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Covid-19 – « Soleil » : Une dame licenciée pour avoir « éternué »

Pour avoir éternué et toussé, une dame, soupçonnée de coronavirus, a été licenciée du journal « Le Soleil ». Le directeur général Yakham Mbaye s’inscrit en faux et avance d’autres arguments.
Pour avoir toussé et éternué dans ce contexte de coronavirus, Fatou Ly Sall, dite Mme Croquette a perdu son emploi. Le 23 mars dernier, la dame est partie à son travail comme d’habitude. Arrivée au bureau vers 8h 30mn, elle trouve la femme de ménage en pleine activité. « Comme j’ai des allergies à la poussière, j’ai toussé et éternué », raconte-t-elle.
Sa collègue de bureau la taquine alors. « C’est le corona », plaisante-t-elle. « Oui, c’est le corona », répond Mme Croquette. L’ambiance est alors bon enfant. Sauf que pour elle, c’est un tournant décisif dans sa carrière. Car 3 jours plus tard, elle va recevoir sa lettre de licenciement. « Je suis la première femme au monde licenciée pour coronavirus », se plaint-elle.
Cette histoire, qui ressemble à une fable de La Fontaine, se passe au quotidien national « Le Soleil ». Madame Croquette a été licenciée le 25 mars dernier par le directeur général. Interrogé par Seneweb, Yakham Mbaye botte en touche cette version de Mme Croquette. « Elle toussait, elle éternuait, elle était dans un état grippal. Ses collègues se sont inquiétés. C’est eux qui m’ont appelé pour me dire que si elle reste, ils vont rentrer. Le chef de service a fait un mémo à l’administration », soutient le patron de l’astre de Hann.
« Vous sortez du bureau et vous allez voir un médecin »
Si l’on en croit le récit de la victime, c’est pendant qu’elle plaisantait avec sa collègue de bureau, qu’un individu « s’est éclipsé pour aller dire à la direction que Mme Croquette à le corona ». Elle est alors appelée par le directeur de l’administration générale, Abdoulaye Ly qui lui demande d’aller chez un médecin.
Surprise, elle fait comprendre à son interlocuteur qu’elle ne présente aucun signe. Et que si tel était le cas, elle serait la première à recourir au service d’un agent de santé, car il y va de la sécurité sanitaire de sa famille. Mais rien n’y fait. « Il m’a dit : vous sortez du bureau et vous allez voir un médecin », raconte-t-elle.
Madame Croquette dit s’être rendue alors à la Clinique Oisif située à 200 mètres des locaux du Soleil Vdn (ancien Soleil Business). Sur place, le thermo-flash affiche 36,3°. Donc rien d’anormal. Elle est alors reçue par un certain Dr Ba, portant un masque et des gants. Après consultation, raconte-t-elle, le médecin lui indique qu’elle n’a aucun symptôme de Covid-19.
« Il a même enlevé son masque et ses gants en me disant : si vous étiez malade, je n’allais pas enlever mes outils de protection ». Le médecin lui demande alors de retourner au bureau tout en lui demandant de dire au directeur administratif de bien vouloir l’appeler.
Sans tarder, elle regagne son poste, non sans passer la commission du spécialiste. Après un échange téléphonique avec le médecin, le directeur administratif semble revenir à de meilleurs sentiments. « Il m’a appelée en disant : Mme Croquette, désolé, il y a eu plus de peur que de mal ».
Yakham : «  »Le Soleil », c’est près de 200 agents dont je suis responsable de la sécurité »
Rassurée, la dame oublie la parenthèse. Mais ce n’était que le début. En effet, 30 minutes après, le directeur administratif va encore appeler. Il lui demande si ça va, avant de lui ordonner de rentrer chez elle. A partir de là, les appels se multiplient. Elle finit par s’énerver et demander à son interlocuteur de ne plus l’appeler.
Entre-temps, elle a appelé le directeur général Yakham Mbaye, dans le cadre du travail, dit-elle, pour un sujet bien différent de la maladie. Mais à la fin de l’entretien téléphonique, croyant que tout était réglé, elle a lancé un mot à son patron en guise de plaisanterie. « Directeur, je ne suis pas « coridée » (sic) ». Un néologisme qu’elle dit avoir créé pour désigner une personne atteinte du coronavirus.
Seulement, le directeur administratif n’a pas lâché l’affaire, puisque les coups de fil vont reprendre dans l’après-midi. « Il m’a appelée à nouveau et cette fois-ci, il me dit : vous allez vous faire dépister à l’Institut Pasteur. C’est ce que demande le DG ».
Les choses prennent alors une nouvelle tournure. En effet, non seulement la dame va faire comprendre à son vis-à-vis qu’elle n’ira nulle part. Mais que si jamais elle devait partir, elle serait accompagnée de tout le personnel, puisqu’elle a eu plusieurs contacts, lui en premier.
Sur ce point, Yakham Mbaye fait remarquer d’abord que tous les médecins ne sont pas habilités à tester le coronavirus pour qu’on se permette de choisir un au hasard. Ensuite, pour lui, dans ce contexte actuel de peur liée au coronavirus qu’il a lui-même « durement » vécu, il n’est pas question de prendre les choses à la légère.
«  »Le Soleil », c’est près de 200 agents dont je suis responsable de la sécurité dès qu’ils franchissent la porte de l’entreprise. Et personne ne doit jouer avec ça. Lorsqu’ils s’inquiètent, je le prends au sérieux », se défend-il. Par conséquent, ajoute Yakham Mbaye, à défaut de pouvoir suggérer à cet agent d’aller se faire tester, il peut au moins lui demander de quitter son poste et de rentrer, en sa qualité de directeur général.
Le certificat médical et le refus de la direction
Face au refus catégorique de Mme Croquette, le directeur administratif lui demande alors d’aller chercher un certificat médical. C’est du moins la version de la victime. « J’ai paniqué et je suis retournée voir le médecin ». Après l’avoir calmée, Dr Ba lui prescrit un certificat médical de quelques jours pour lui laisser le temps de se reposer et de prouver à ses patrons qu’elle n’a rien. Le sésame en main, elle appelle le directeur administratif pour le lui remettre. Mais ce dernier lui demande de le lui envoyer par WhatsApp. Elle obtempère. Le document numérique est envoyé vers 18 h.
Bénéficiant de quelques jours de repos, elle décide alors d’aller à Saly auprès de sa famille. A peine arrivée, le directeur administratif Abdoulaye Ly va la rappeler, dit-elle, pour lui faire comprendre que les papiers administratifs ne sont pas réceptionnés en dehors des heures de bureau.
Du côté de la direction, la version est toute autre. Yakham Mbaye affirme que Mme Croquette est restée toute la journée dans son bureau. « De 9 h à 17 h, elle a refusé de sortir. C’est après qu’elle est allée voir un médecin pour envoyer par WhatsApp un certificat médical de 5 jours ».
Dans tous les cas, après l’appel de Ly, Mme Croquette dit lui avoir promis de déposer le document sur sa table, dès le lendemain. Elle envoie alors son chauffeur à Dakar. Entre-temps, elle a appelé le coordonnateur du collectif des délégués pour lui demander de remettre le dossier à l’administration.
Mais la direction a refusé de prendre le document. « J’ai pris le soin de déposer pour Mme Croquette le certificat médical et la direction générale a refusé de le réceptionner », confirme le syndicaliste, contacté par Seneweb. Finalement, la décision de licenciement pour « fautes lourdes » prise le 25 mars, sera notifiée à Mbour, à Mme Croquette le 26 mars, par le biais du cabinet Tambadou.
Deux proches de Guirassy écartés
Mais il faut savoir que cette question de soupçon lié au coronavirus ne concerne pas uniquement que Mme Croquette. Deux proches de Moustapha Guirassy ont également été priés de rentrer chez eux. L’un d’eux s’appelle Moustapha Lo, il est le grand frère de la femme de Guirassy. Lorsque l’ancien ministre a informé l’opinion de sa maladie, lui aussi a été sommé de vider les lieux.
Contacté par Seneweb, l’homme semble avoir mal vécu cet épisode. « C’est l’adjointe du directeur de l’administration générale qui m’a parlé en premier. Quelque temps après, le directeur administratif m’appelle pour me demander de rentrer. Je lui ai dit d’accord. Un instant plus tard, il me rappelle et me dit : où es-tu ? Je veux que tu rentres ».
Lo affirme alors lui avoir demandé de lui laisser le temps de terminer un dossier. Mais c’est sans compter avec la détermination de Ly. A 13 h, alors qu’il prenait son repas, raconte-t-il, son téléphone sonne à nouveau. Cette fois-ci, le ton est plus menaçant : « Je vous dis de rentrer. Si tu ne le fais pas, je vous sors du bureau manu militari ».
Moustapha Lo : « Ils m’ont humilié, stigmatisé »
Sur conseil de ses collègues, Moustapha Lo finit par céder. A 15 h 09 mn, il quitte les locaux, non sans appeler Abdoulaye Ly pour le lui signifier. Aujourd’hui encore, il a du mal à avaler la couleuvre. « Ils m’ont humilié lui et son adjointe. Ils m’ont stigmatisé. Je pense que le Dg a intérêt à raisonner son administration », fulmine-t-il.
Depuis la fin du mois de mars, Moustapha Lo est resté à la maison, à Touba. La période d’incubation de 14 jours est pourtant dépassée. « Je suis coincé depuis lors à Touba », se plaint-il.
Régulièrement cité dans ces affaires, Abdoulaye Ly, le directeur de l’administration générale, a été contacté lui aussi par Seneweb, mais il n’a pas voulu s’exprimer sur la question. « Je suis un administratif, j’ai un devoir de réserve. Si vous avez besoin d’information, appelez le directeur général », a-t-il gentiment décliné.
Quant à Yakham Mbaye, il n’y voit rien d’anormal. Quand on a été en contact avec une personne positive, dit-il, on doit observer les mesures de prudence en restant chez soi. Pour ce qui est du retour de Moustapha Lo, il déclare que c’est juste parce qu’il est coincé par l’interdiction de la circulation interurbaine. « D’ailleurs, la dame dont vous parlez a repris service. Ce qui veut dire qu’il n’y a aucun problème », souligne-t-il.
La position ambigüe des syndicalistes
Du côté des syndicalistes, on ne semble pas parler le même langage. Oumar Ndiaye est le seul à déclarer que la décision de licenciement est « illégale ». D’ailleurs, le patron du « Soleil » semble très sûr de lui-même, lorsqu’il déclare que Ndiaye est seul dans ce combat. « Je le mets au défi de prouver que les autres sont avec la dame », a lancé Yakham Mbaye.
Seneweb a alors contacté 4 syndicalistes pour en savoir davantage. Il s’agit de Maguette Dong, Souleymane Fall, Saïbo Danfakha et Habib Sarr. Mais il faut dire que les délégués sont plutôt très prudents sur ce dossier. Aucun parmi eux n’a voulu apprécier la décision de Yakham Mbaye sur le fond. Pas question de dire si le licenciement est fondé ou abusif.
Tous ont préféré retenir un principe, à savoir qu’au « Soleil », depuis l’arrivée de Yakham Mbaye, les problèmes se résolvent dans le dialogue. « On a toujours eu des cas comme ça, mais ça s’est réglé à l’amiable. Lorsque la décision est sortie, nous avons vu le directeur le jour même, nous avons discuté, l’affaire était dans la poche. Le DG avait donné les assurances.
C’était juste une question de procédure », soutient Souleymane Fall de la Cnts, syndicat dont la victime est affiliée. « Le Dg était sur le point de la reprendre. Nous espérons que l’affaire aura une issue heureuse », conforte Maguette Dong du Synpics.
Même discours de la part d’Habib Sarr. « On avait un espoir, on sentait que le DG allait revenir à de meilleurs sentiments ». Souleymane Fall se dit même désolé que l’affaire soit portée sur la place publique. Quant à Saïbo Danfakha, il en veut finalement à Mme Croquette. « Les délégués ont toujours privilégié le dialogue. Si la dame est pressée, c’est à elle de prendre ses responsabilités. Si elle veut porter le combat ailleurs, elle est libre », tranche-t-il.
Yakham : « Je suis immunisé aux articles de presse »
Malgré tout, ils promettent de ne pas lâcher la victime, qu’il y ait faute ou pas. Il n’empêche que Mme Croquette leur a clairement dit qu’elle n’est pas demandeuse, avouent-il, même si elle reconnait qu’ils sont dans leur rôle.
De son côté, Yakham Mbaye se veut catégorique : rien, ni personne ne peut le faire revenir en arrière, sauf une décision de justice. « J’ai licencié pour fautes lourdes, refus d’obtempérer, défiance à l’autorité… Si elle estime que son licenciement est abusif, juste fondé sur des soupçons de coronavirus et non pour insubordination, le tribunal est là, ainsi que l’inspection du travail. Si elle pense que c’est sur la base de stigmatisation, qu’elle aille devant les juridictions. Si on me dit que j’ai tort, je vais m’exécuter à la seconde », promet-il.
Sinon, jure-t-il, il n’existe pas une autre voie pouvant l’obliger à faire machine arrière. Et surtout pas les médias. « Si elle pense que je suis sensible aux articles de presse, elle se goure. Si les articles sont un virus, je suis immunisé », prévient-il.

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