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Une interview du 14-Juillet à haut risque pour le président Macron

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Il avait toujours refusé de se plier à la traditionnelle interview du 14-Juillet. Mais 2020 n’a rien d’une année ordinaire. C’est dans un contexte de crise sans précédent qu’Emmanuel Macron va prendre la parole mardi. Pas pour délivrer un discours solennel comme il l’a fait les 12, 16, 25 mars, puis le 13 avril et 14 juin. Mais pour répondre aux questions de deux journalistes, Léa Salamé et Gilles Bouleau, sur TF1, France 2 et France Inter à 13h10. Une intervention à haut risque pour le chef de l’Etat.

Une communication moins verticale ?

Ce choix d’une interview, sans doute plus périlleux, s’explique pour des raisons de communication. « Il s’est rendu compte que les discours solennels prenaient un peu les gens de haut, la formule de l’entretien est plus directe, ça lui permet d’apparaître comme plus proche des gens, réactif, ouvert à la discussion », souligne Nicolas Tenzer, politologue et enseignant à Sciences Po. Deuxième raison, plus symbolique : « Le 14-Juillet, privé de défilé, c’est tout de même une occasion solennelle, la fête nationale, c’est le bon moment pour se plier à cet exercice. »

Et une occasion de fixer un cap pour les deux années qui restent. Car le président vise déjà la suite : sa candidature à la présidentielle de 2022. « Il souhaite retrouver la confiance des Français, analyse Nicolas Tenzer. Il a dit souvent qu’il avait changé. Maintenant, il faut transformer ces mots en crédibilité nouvelle. Il sait qu’il a beaucoup de terrain à reconquérir. »

Rassurer face à une triple crise

Pour cela, il va devoir rassurer face à une triple crise : sanitaire, qui débouche sur une crise économique et qui s’inscrit dans une crise politique. « On sort d’une crise sanitaire grave, où le fonctionnement de l’Etat a été mis en cause, d’une série de conflits sociaux violents avec les « gilets jaunes », puis le mouvement social contre la réforme des retraites, qui ne sont d’ailleurs pas terminés, souligne Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS et au Cevipof. L’enjeu pour Emmanuel Macron, c’est de faire de ce 14-Juillet un moment d’union nationale. On voit d’ailleurs dans la nomination du Premier ministre Jean Castex, qui se déclare gaulliste social, la volonté d’un retour de l’Etat. »

A un moment où le président semble affaibli. « Macron n’a pas profité de la crise sanitaire alors qu’Angela Merkel et Boris Johnson ont vu leur cote de confiance augmenter », constate le politologue. « La communication de Merkel a été sobre, précise, technique quand Macron se montrait plus emphatique, assure Nicolas Tenzer. Peut-être qu’il veut montrer plus pragmatique avec cette entretien. »

Preuve que le chef de l’Etat veut reprendre la main : son nouveau Premier ministre, méconnu, devra attendre l’interview du président avant de faire sa déclaration de politique générale, le 15 juillet. Et Luc Rouban de comparer la situation actuelle à celle du pays au sortir de la Seconde Guerre mondiale. « Il y a eu une humiliation nationale. On nous avait toujours dit « la France ne vend pas de voitures de luxe, la démocratie est concentrée sur l’Elysée, mais on a le meilleur système de santé du monde ! » On s’est rendu compte que l’Allemagne faisait mieux que nous pendant le Covid. Comme en 1940, on a vu des états-majors complètement dépassés, Agnès Buzyn qui s’enfuit quand l’épidémie se déclenche… »

Autre fragilité : Emmanuel Macron n’a pas surfé sur les municipales pour ancrer son nouveau parti dans les territoires : abstention maximale, déculottée de LREM et vague verte l’obligent à verdir son programme.

De nombreux sujets sur le tapis

Le président a donc du pain sur la planche pour retrouver la confiance des Français. Il va devoir préparer le pays à la crise économique qui s’annonce. « Ce que les gens attendent aujourd’hui, ce sont des mesures crédibles sur la manière de faire redémarrer l’économie, avertit Nicolas Tenzer. C’est là-dessus que va se jouer l’élection présidentielle de 2022. Il doit se positionner comme l’homme capable d’éviter la catastrophe économique. » Bruno Le Maire a assuré qu’il y aurait des annonces sur l’emploi des jeunes.

« Vu les difficultés économiques et l’endettement, il faut s’attendre à des réductions de budget public considérables, prévient Luc Rouban. Ce qui est dangereux. Il va falloir éteindre les conflits sociaux potentiels. Son problème, ça va être d’éviter une explosion sociale généralisée qui peut le mettre en difficulté pour 2022. »

Une position d’équilibriste

Sur quatre sujets (au moins), le président devra sans doute jouer fin. « On est un peu à la croisée des chemins, synthétise Luc Rouban. En faisant venir dans son gouvernement d’anciens sarkozystes, Bachelot, Castex, il est en train de vampiriser le fonds de commerce des Républicains. Mais il est en train de renier ses objectifs de 2017 de dépasser le clivage gauche-droite. Et il va être complexe de porter avec un gouvernement de droite une priorité donnée à l’environnement. »

« Il devra réinventer un autre « en même temps », ironise Nicolas Tenzer. Concilier l’interventionnisme nécessaire pour faire face à la crise sociale, sans éviter les réformes structurelles de l’économie de son programme, notamment les retraites. »

L’autre sujet sur lequel il va avoir besoin de doigté, c’est la question des femmes. Il avait fait de l’égalité hommes-femmes la grande cause de son quinquennat. Mais avec un ministre de l’Intérieur soupçonné de viol et des manifestations féministes partout en France depuis sa nomination, il est possible qu’il doive justifier ce choix…

« C’est un vrai problème, reprend Luc Rouban. Il y a eu l’affaire Benalla, l’ affaire De Rugy, l’ affaire Griveaux, maintenant l’affaire Darmanin… Elles donnent l’impression que le renouveau n’est pas là et que l’équipe de Macron est composée de gens peu regardants sur leurs pratiques, peu exemplaires. Ce qui nourrit le populisme. »

Mais Macron pourrait aussi regarder en dehors de nos frontières pour rasseoir son aura. Notamment en parlant d’Europe, de relocalisation et du plan de relance de 750 milliards d’euros. S’inscrivant ainsi en opposition au Rassemblement national europhobe. « L’épidémie du Covid a montré à quel point nous étions dépendants de la Chine, rappelle Nicolas Tenzer. Il ne faut pas qu’il donne le sentiment de lâcher par rapport à la Russie et la Chine, des dictatures qui sont une menace directe pour nous. »

Enfin, quatrième sujet très sensible, la santé. Ce lundi était signé le «Ségur de la santé», qui prévoit une enveloppe de 7,5 milliards d’euros. Mais ce protocole ne convainc qu’à moitié nombre de soignants, qui espéraient arriver à une augmentation mensuelle de 300 euros net et ne se contentent pas d’une revalorisation de 180 euros. Le président voulait rendre hommage à ces soignants dans le défilé du 14-Juillet. Il se retrouve ce même mardi avec une manifestation de soignants à Paris et en région. Une épine dans le pied de celui qui veut se poser en rassembleur. « La crise a révélé les fractures sociales en France, explique Luc Rouban. On a vu ceux qui étaient exposés, les immigrés, les personnes d’origine modeste, les aides soignantes… De l’autre côté, les gens protégés qui pouvaient faire du télétravail. Une scission qu’on retrouve chez les fonctionnaires. La base se sacrifie, les infirmières, les policiers, les enseignants pendant que le haut écrit des rapports en connaissant peu le terrain. » Une déconnexion entre élites et petites mains, parfois même un mépris qui a pu être reproché à Emmanuel Macron.

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